Il n’est pas rare que je sois trompé par mes impressions. Par exemple, la première fois que j’ai reçu dans mon cabinet quelqu’un qui souffrait d’une dépendance à l’alcool. Le voyant se déplacer, déprime totale, tête basse, un pied dans la tombe, j’ai cru que le monsieur souffrait d’une maladie incurable (myopathie, cancer en phase terminale…). J’ai en fait été rassuré quand il me déclara (ou plutôt m’avoua, étant donné la mine défaite) venir pour des problèmes d’alcoolisme.
Dans notre société, il y a cette croyance quasi générale selon laquelle quelqu’un qui a des soucis d’alcool est foutu. Et l’alcoolique lui-même finit par y croire d’ailleurs, d’où peut-être l’état dépressif fréquemment relevé. Le conditionnement est fort : «l’alcoolisme est un fléau, une MALADIE. Tout au plus, devenu abstinent, l’alcoolique pourra continuer à vivre, avec une épée de Damocles au-dessus de la tête. Il ne peut remettre en cause un phénomène qui le dépasse. D’ailleurs c’est sa personnalité qui est comme ça, c’est en lui… » Il y a de quoi se tirer une balle… ou il vaut mieux après tout aller boire un coup pour oublier tout cela et profiter un peu.
Etiquettée, condamnée, déresponsabilisée, la personne dépendante à l’alcool n’a guère d’espoir.
L’étiquette par exemple est forte et même l’encadrement thérapeutique y participe. Chez les AA, par exemple, où on va marteler chaque semaine : « Bonjour, je suis jean-Michel, alcoolique... abstinent depuis 15 ans ». Quand on ne boit plus depuis 15 ans, il y a de fortes chances pour qu’on ne soit plus alcoolique, … sauf si on se le répète régulièrement devant témoins.
Si on suit cette logique, on pourrait alors retrouver :
- Je suis bègue, fluide depuis ma 7ème année
- Je suis cancéreux, en rémission depuis 1987
- Je suis éjaculateur précoce, ayant une sexualité normale et épanouie depuis 10 ans
- Je suis phobique de l’avion, prenant à présent l’avion sans peur.
- Je me ronge les ongles quotidiennement sauf depuis le siècle dernier. Mais je me soigne activement pour m’en sortir.
- Je fume depuis 30 ans. Ca fait 15 ans que j’ai arrêté.
C’est assez curieux quand on y pense.
Voici un tableau regroupant les croyances les plus courantes en matière de dépendance à l'alcool ainsi que des recadrages appropriés, car adaptés à une démarche thérapeutique de changement :
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Croyances courantes
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Approche adaptée à la résolution du problème
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| La toxicomanie est une maladie,
une allergie physique doublée d’une obsession mentale. |
La toxicomanie et une façon
de s’organiser avec la vie et ses avatars |
| Le toxicomane doit s’en remettre
à une puissance supérieure car il a perdu tout pouvoir sur
lui-même et su le produit. |
Le toxicomane doit se réapproprier
son pouvoir et sa capacité à faire des choix. |
| Il existe une personnalité
toxicomane |
Il n’y a pas de personnalité
toxicomane. Il y a des besoins insatisfaits qui font que l’on développe
des comportements inadéquats. |
| La rechute est une information qui
nous dit que la réorganisation n’est pas terminée. |
La rechute procède de l’illusion
d’un contrôle sur le produit ou sur sa vie. |
| Le concept de maladie entraîne
stigmatisation et étiquetage. |
L’approche systémique rejette
l’étiquetage et ouvre des voies aux changements. |
| Comme on connaît la cause,
on peut prédire |
Ouverture à plusieurs pistes
d’autonomisation. |
| L’acceptation du statut de victime
autorise la passivité |
Redéfinition de son territoire
et activation de ses forces cachées et de ses compétences. |
| La maladie est dans la personne |
Le comportement alcoolique ou toxicomaniaque
a une fonction adaptative. |
Tableau extrait de Marie Dumas /
L’approche
systémique en santé mentale / Presses universitaires
de Montreal
La tableau ci-dessus reprend des
éléments assez généralement constatés
dans l’approche de l’alcoolisme et met en parallèle le recadrage
opéré par les thérapies d’inspiration ericksoniennes
(systémique, thérapie orientée solutions, PNL…). Il
ne s’agit pas ici de constater une querelle d’école, mais de dégager
les postulats et processus adaptés à la guérison de
la dépendance.
De même, il ne s’agit pas ici
de remettre en cause l’importante de la difficulté ou la souffrance
liée au trouble mais de mettre en place les perceptions favorisant
la résolution du problème.
Recadrage
Afin de rendre le changement possible,
il est donc souvent nécessaire de recadrer la perception par l’individu
de son problème (ainsi que celle de celles de son entourage si nécessaire
et possible).
Décoller les étiquettes
Nous vivons tous des événements
de vie auxquels nous nous adaptons tant bien que mal avec les moyens que
‘on possède sur le moment. La dépendance ne doit pas être
considérée comme une maladie mais comme un moyen utilisé
par le sujet pour s’adapter à ce qu’il rencontre.
Un trouble étant une stratégie
d’adaptation, l’alcoolisme n’a pas à être considéré
comme une maladie. De même, il n’est pas question de génétique
ou d’hérédité ou de personnalité toxicomane.
Travailler avec la partie qui
met en place la consommation adaptative d’alcool.
L’alcool participe ainsi d’une stratégie
d’adaptation. Il y a donc une intention positive à l’origine (le
sujet fait au mieux pour être bien avec les ressources qu’il possède
à un moment donné). Considérer cette partie comme
fautive ou comme un démon intérieur revient à nier
cette partie, son intention positive et ainsi à condamner la mise
en place de nouvelles solutions adaptées au bien-être et respectant
l’écologie du sujet. Si on supprime cette partie, on supprime l’alcool
effectivement mais aussi l’adaptation qu’elle permettait (bien-être,
sociabilité, confiance, …).
Il s’agit donc de travailler avec
cette partie mettant en place la consommation adaptative d’alcool, en respectant
ses aspirations, ses intentions mais également en lui permettant
de mettre en place d’autres manières d’y accéder (d’autres
moyens d’être dans le bien-être, sociable, confiant…)
Une banane se mangeant par les deux
bouts, on peut parallèlement s’attacher à remettre en cause
les éléments du processus qui nuisent au bien-être
et rendent l’adaptation nécessaire (être bien, sociable, confiant…
sans alcool).
Pouvoir et autonomie donnés
au client
En fonction de postulats prévalents
énoncés plus haut, la personne dépendante à
l’alcool se trouve souvent placée en situation de victime de quelque
chose qui la dépasse et donc sans ressources ou solutions personnelles.
Redonner pouvoir et autonomie au sujet constitue donc un élément
fondateur de la résolution du problème.
Avec l'approche de la dépendance alcoolique, on expérimente bien souvent un phénomène bien humain : "tentatives de solutions qui aggravent le problème". L'alcoolisme est bien souvent la dépendance la plus difficile à remettre en cause et c'est en même temps la dépendance où les croyances, postulats, sociaux, culturels et médicaux sont les plus pregnant. Sans doute les deux éléments sont-ils en inter-relation.
JB